Un carrousel d’opinions. Ou les désengagements de Patrick Bouchain

mercredi 7 octobre 2020
A Patrick Bouchain et Mathieu Berteloot, à Lille3000 et Lille Métropole, aux signataires de la tribune « pour un gouvernement métropolitain démocratique », et puis à Vinci, Rabot-Dutilleul, Auchan, Leroy-Merlin, BNP Paribas Real Estate, Suez, Veolia, Decathlon, que signifie cette phrase exposée à Saint-Sauveur :

« Dans un monde quadrillé par les normes, il faut pratiquer l’écart dans les usages imposés. Fabriquer d’autres usages du monde, détourner les lieux de leur fonction capitaliste pour habiter la Terre avec respect. Ne jamais céder à la discipline » ?

Il y a un mois, Renart racontait comment les commissaires de l’exposition « Les usages du monde » chassaient un exposant qui voulait révéler ce que leur événement dissimule : les usages de la friche Saint-Sauveur. Goupil n’avait alors pas jugé opportun de dévoiler ses négociations avec d’autres exposants de la trempe de Patrick Bouchain. Par un souci de conscience déontologique qu’on ne lui connaissait guère, Renart doit présenter aux consommateurs de marchandises culturelles comment ils sont joués par les fabricants de ces dites marchandises. Cet article offre à Renart l’occasion d’une réflexion d’une rare lucidité sur les usages, non pas du monde, mais de ce qui en tient lieu, à savoir les Discours et Opinions à son sujet.

28 juin 2020. Confinement levé, élections terminées, les projets culturels reprennent en même temps que la vie politique et ses palpitantes manœuvres pour la présidence de la métropole [1]. Le commissaire de « Les usages du monde » Mathieu Berteloot, architecte lillois, signe le 2 juillet une tribune réclamant « un gouvernement métropolitain démocratique ». Un mois plus tard, il vire Christophe Laurens et ses étudiants qui souhaitaient évoquer, dans un souci pourtant « démocratique », l’avenir de la friche Saint-Sauveur, un projet « métropolitain » s’il en est. Nous racontions les détails ici.

Leçon de « fidélité », par Patrick Bouchain

Quand Christophe Laurens apprend son éviction de Saint-So, il en fait part à Patrick Bouchain qui doit lui aussi exposer. Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas l’architecte, Bouchain fut conseiller spécial de Jack Lang. On lui doit la réhabilitation de plusieurs ruines industrielles en espaces culturels comme La Condition publique à Roubaix, Le Lieu Unique à Nantes, ou Le Channel à Calais. En 2018, il apposait son nom sous une tribune co-signée par des architectes et des chercheurs en défense de Notre-Dame des Landes et des « autres manières d’habiter [2] ». Il accordait en même temps à Christophe Laurens un entretien pour son livre Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre.

Quand Laurens apprend son éviction, il souffle à son camarade zadiste Patrick Bouchain de retirer ses œuvres de l’expo et d’en publiciser les raisons : une réaction à la censure, au financement de l’expo par Vinci, constructeur malheureux de la ZAD, et à ces événements financés par les responsables du saccage planétaire. Renart joue alors l’entremetteur pour une conférence de presse à Lille. Bouchain : « Vous pouvez compter sur mon soutien sincère et fidèle. Me retirer, très facile ! Écrire une lettre, encore plus facile ! » Et puis... plus rien. Bouchain laissera finalement son œuvre à la Gare Saint-Sauveur et ne prendra pas la parole, réservant l’expression de sa « fidélité » à des rencontres privées, et ses opinions à des tribunes collectives sans conséquences pour lui-même. Son départ de la Gare Saint-So, friche devenue lieu d’événements, eut été du plus bel effet pour son ami censuré et les défenseurs de la friche. Mais celle-ci n’a pas l’envergure médiatique suffisante pour l’inciter à joindre le geste à la parole.

Au commencement était le Verbe

Été passé, exposition installée, Laurens dégagé, Bouchain couché, Lille3000 et ses partenaires peuvent inaugurer. Les constructeurs et promoteurs qui financent l’exposition s’ébaudissent, coupette à la main, entre les fulgurances des commissaires – du genre de celle en exergue. Derrière le mur d’exposition se trouve la friche ferroviaire vendue à la densification. Sur ce mur, les agents de la MEL et patrons de Vinci, Rabot-Dutilleul, BNP, Suez ou Veolia peuvent lire : « Réparer. Réparer n’est pas restaurer. Les lieux réparés sont investis par une force vivante et affective. » Un lecteur aguerri reconnaîtra le style évangélique de n’importe quelle agence d’architecture de province, un style d’ampoulage pour blockhaus rose-pomme et vert-fuchsia.

L’amateur d’aménités culturelles ne doit pas se bercer dans l’illusion qu’il visite un événement d’intérêt public, quand bien même ses impôts y auraient contribué. Les exposants se parlent à eux-mêmes. Le vernissage ne s’eut point tenu dans le confinement que cette expo demeure un salon professionnel du design et de l’architecture comme il existe des salons du mariage et du camping-car. Les collectivités locales, les agences d’archi, les promoteurs, les constructeurs s’y rencontrent pour deviser de leurs propres illusions sur l’usage du monde, et des prochains marchés publics.

Dire, c’est faire

JPEG - 47.4 koDire un truc, faire l’inverse ; faire un truc, dire l’inverse ; dire l’inverse d’un truc qui fait l’inverse de ce qu’on dit qu’on allait faire de ce truc... Bref, la presse déverse quotidiennement moult tribunes co-signées par des « chercheurs » et autres « acteurs de la culture ». Ceux-là peuvent discuter dans des colloques, se retrouver à l’occasion de « films suivis d’un débat », co-signer des préfaces voire des expositions qui susciteront à leur tour tribunes, colloques, débats et préfaces. Au delà de donner le tournis, si ce carrousel d’opinions médiatiques peut tourner si vite, c’est qu’il n’est pas attendu qu’il entraîne le réel dans sa course, juste qu’il vende papier, colloques, débats, expos et préfaces.

C’est ainsi que la Métropole et Lille3000 peuvent financer en pleine capitale du Design des associations citoyennes, écolos et féministes chapeautées par la Maison de l’environnement, pour animer à la Gare Saint-Sauveur qui une conférence sur la « cité végétale », qui des ateliers sur ces plantes « alliées des femmes » et des « sorcières », qui un film-débat sur « l’autonomie paysanne » : l’expression d’une opinion suffit à s’affranchir du réel, à le contourner, sinon à l’écraser – le réel ici écrasé étant la friche Saint-Sauveur.

Note aux beaux parleurs : Renart juge sur pièce plutôt que sur parole. Qu’on se le tienne pour dit !

Tomjo
Illustration : L’esprit-saint comme colombe, Gian Lorenzo Bernini, Basilique Saint-Pierre, Rome, 1660.

Notes

[1Médiacités, 30 juin 2020.

[2On y retrouve de célèbres défenseurs « d’autres manières d’habiter » tels que Michel Lussault, géographe socialiste et militant d’un « Grand Paris » plus démocratique, ou Marie-Hélène Bacqué, conseillère « empowerment » de Ségolène Royal, elle-même mégapolophile.