Vous connaissez l’« Éducation aux Médias et à l’Information » (l’EMI) dispensée dans les collèges et lycées ? Les journalistes de La voix du nord connaissent, ils expliquent chaque année à des dizaines d’élèves comment distinguer une information d’une fausse information, un reportage d’une communication, un travail journalistique d’un discours d’influence. Hors ces cours, qu’en est-il ?
Mercredi 1er juillet 2026, le rédac chef adjoint de La voix du nord Olivier Merlin présentait au peuple de Dunkerque une situation réelle d’intégrité journalistique, en animant un « débat exceptionnel » sur « l’avenir de la Centrale nucléaire de Gravelines ». Organisé avec le concours d’Edf, le débat réservait la parole à Edf, au plus gros client d’Edf, et aux maires des communes où turbine la centrale d’Edf - le journal régional accompagnant son débat d’un supplément sponsorisé par Edf afin de « décrypter les enjeux qui façonnent ce pilier de la production électrique française et de l’économie locale ». Nous étions au débat, et voici les quelques leçons d’éducation à l’information que nous avons retenues.

Il est 10h sur la digue en ce début d’été. La centaine d’inscrits au débat proposé par La voix du nord se presse pour assister à la matinée « Ensemble, l’histoire continue », dans le forum du Laac, le Lieu d’Art et d’Action Contemporaine. D’ici, c’est assez rare pour le souligner, l’horizon n’est pas gâché par les cheminées d’Arcelor, il a été bouché par une digue. L’accueil est délicieux. Le débat sera cordial. « Cette punchline qu’on vous propose [Ensemble, l’histoire continue] dit à la fois l’ancrage d’un site industriel présent depuis plus de 40 ans et l’importance de se projeter collectivement... », se projette déjà Olivier Merlin. Gravelines, 6 réacteurs de 900 Mwe, prévoit deux EPR de 1 670 MWe pour 2038.
Nicolas Fostier, le Directeur de l’innovation du groupe Rossel Médias, propriétaire du seul quotidien régional des Hauts-de-France, ne cache pas son émoi devant le rôle citoyen de son groupe de presse : « Ce matin, nous parlons d’électricité, d’industrie, d’emplois, de sûreté, de dialogue avec les habitants, de transparence, de responsabilité. Notre volonté est simple : éclairer, expliquer, donner à comprendre, sans détour inutile ni polémique artificielle. »
Vendons la mèche tout de suite : de polémique, artificielle ou naturelle, il n’y en aura guère. Rien sur le coût des EPRs. Rien sur les déchets. Rien sur les retards de Flamanville. Rien sur l’approvisionnement en uranium russe. Rien sur les risques de submersion marine. La critique n’était pas interdite, elle était seulement contrainte par le cadre du débat – et la qualité des débatteurs. Ces quelques leçons de journalisme réel aideront les participants des futures « journées immersives dans les coulisses du journal » à confondre brillamment journalisme et communication.
Leçon n°1
Poser les bonnes questions suscite les bonnes réponses
« EDF, Partenaire de la révolution industrielle en cours ?, lance Olivier Merlin à ses co-tribuns.
– Depuis maintenant une douzaine d’années, on a fait le choix de devenir le territoire privilégié d’implantation des industries décarbonées du 21ème siècle », concède Patrice Vergriete, le président de l’agglo.
– Donc sans la centrale, pas de renouveau industriel. C’est dit », conclut Merlin, qui clôt le débat dès l’introduction du débat.
Une opération de communication réussie n’interdit pas la critique, elle la rend caduque. Si le cadre du débat est la réindustrialisation, la décarbonation, l’emploi, la souveraineté nationale, alors le nucléaire s’impose de lui-même. Seule compte désormais la bonne mise en œuvre du projet.
Leçon n°2
Créer un rapport de proximité avec le « territoire »
Patrice Vergriete, polytechnicien maire de Dunkerque, croit qu’il faut encore susciter l’adhésion populaire à ses desseins industriels : « Je pense qu’il est temps, au moment où on réindustrialise le territoire, de reconstruire ce lien entre les industriels et la population. Là-dessus, je pense qu’Edf peut être leader. Je pense que Edf peut être cette industrie qui va emmener les entreprises vers une nouvelle relation des habitants à l’industrie, leur faisant accepter que l’industrie peut aussi apporter des choses au quotidien dans la vie de la cité. »
Des expressions comme « bon voisin », « histoire commune », « ancrage », « jeune dame », « implantation racinaire », rapprochent l’usine de ses riverains : la centrale n’est alors plus une grosse turbine actionnée par fission atomique mais un membre de la famille.
Tout bon étudiant en journalisme connaît la « Loi de proximité ». Or, qui mieux qu’un journal régional peut tisser un lien de proximité avec un « territoire » ? En plus d’un supplément spécial [5] accompagné de moult goodies siglés d’Edf, La voix propose à ses lecteurs des visites de la centrale, un temps privilégié avec le directeur intitulé « Face aux lecteurs », une série de vidéos courtes dignes d’une communication d’entreprise, un espace éditorial dédié au renouveau industriel : « Demain Dunkerque », parce que « demain s’annonce prometteur [1]. ».
Leçon n°3
Focaliser sur les questions techniques
Après Hiroshima et Nagasaki, Tchernobyl et Fukushima, la « sûreté » atomique est à jamais un sujet délicat : « Il ne faut jamais baisser la garde, alerte Patrice Vergriete. Toujours penser qu’on a à côté de nous une centrale nucléaire, la plus grande d’Europe occidentale, et juste à côté 17 sites Seveso. » Le maire de Gravelines prend sa voix d’ingénieur pour préciser : « On a tiré les enseignements de ce qui s’est passé à Fukushima. La probabilité que ça puisse se passer ici à Gravelines est, je ne veux pas dire 0, rien n’est à 0 en probabilité, mais la France a réagi par rapport à cet événement et a su mobiliser les moyens pour le faire. »
Une opération de com’ ne questionne ni les causes ni les finalités d’un projet, seulement sa mise en œuvre. Quand bien même des petits soucis de fonctionnement porteraient une charge apocalyptique, ils permettent de dépolitiser le débat : « Nous avons ajouté de nouveaux moyens de secours électriques, des diesels supplémentaires, des diesels d’ultimes secours... Onze mètres, c’est la taille du mur construit autour du site de Gravelines. Il doit protéger la centrale en cas de montée des eaux… », sourcille la directrice stratégie d’Edf Sylvie Richard.
Relever un challenge technique devient-il un acte de bravoure, et le respect des conditions minimales de vie sur terre une preuve de générosité ? « Il n’y a pas de dialogue, et il n’y a pas de nucléaire, sans sûreté et sans confiance. Un nucléaire doit être sûr et un nucléaire doit générer la confiance, c’est un pacte qu’on a avec le territoire », s’envole le préposé aux public relations d’Edf.

Leçon n° 4
Enrober la sécheresse technique d’un vocabulaire grandiose
L’emploi d’un vocabulaire positif - « confiance », « transition », « responsabilité », « dialogue », « transparence », « exigence » - peut permettre de contourner les blocages. Mais il s’avère vite ennuyeux. Alterner avec un vocabulaire grandiloquent s’avère utile pour conserver l’attention sinon méduser l’auditoire :
– « Edf, pour moi, c’est comme une armée pour une nation. Elle te pose sur la table des grands, juge le directeur d’Aluminium Dunkerque, Youssef El Hariri, plus gros client industriel d’Edf en France.
– Merci beaucoup de cette bouffée d’optimisme. Ce sont des propos inspirants. Ça fait du bien… » lénifient encore Olivier Merlin et Nicolas Fostier.
Conclusion
Nous avions révélé dans un précédent article comment les universités se font les relais idéologiques des industriels de la transition. La voix du nord s’est livrée à une opération comparable. Universités, collectivités, médias : chacun concourt à faire de la « réindustrialisation » une évidence – quand bien même la population dunkerquoise est déjà dépendante des industries les plus lourdes et polluantes d’Europe.
Mais le nucléaire, par ses conséquences apocalyptiques, reste un sujet à part qui nécessite les meilleurs soins. Alors qu’à Tchernobyl le pouvoir nucléaire (soviétique et occidental) s’était entouré d’une épaisse enceinte de secret-défense, depuis Fukushima, il gagne les cœurs par bourrage de crâne [2]. Réunions publiques, commissions locales d’information, débats, visites scolaires, partenariats médiatiques : cette pseudo-transparence, quoi qu’elle se présente sous le jour d’un « débat », n’est jamais qu’un dispositif de légitimation. La directrice stratégie d’Edf Sylvie Richard est sortie « Ravie d’avoir eu l’opportunité de participer à ces rencontres territoriales à Dunkerque, autour de la centrale de Gravelines », raconte-t-elle sur sa page Linkedin. Et encore merci à La voix du nord.
Une communication efficace, montée par un média d’information digne d’éduquer la jeunesse, n’a pas besoin d’inventer des faits, pour organiser le réel de manière à ce que certaines hypothèses deviennent impensables, certains intérêts invisibles, certaines questions finalement inconvenantes. Comme celle-ci, adressée sur le « chat » de la rencontre, mais qui n’a pas franchi le filtre journalistique : « Cette idée de transition vers des énergies bas-carbone ne masque-t-elle pas une fuite en avant vers plus de production ? Notre histoire industrielle témoigne pourtant que l’intensification de la production intensifie aussi les nuisances ? » La question était sans doute mal posée. Ou elle n’était pas posée aux bonnes personnes.
Richie Denvers