Quand la Transition gagne le nord

jeudi 3 février 2022

Que nous veulent-ils tous en ce moment ? En cinq jours, notre région aura reçu 26 ministres européens de l’Industrie, un président-candidat, et trois concurrents à la présidentielle, entre le bassin minier et Lille. Que nous veulent-ils ? 1. Que l’on pleure ensemble notre désolation industrielle. 2. Que l’on adhère à leurs plans de Transition. Sans eux, nous ne serions que de pauvres hères n’attendant rien que de ressortir les bleus pour redescendre dans les mines. Parce que notre région est également dévastée par le chômage et l’industrie, ils se croient les bienvenus à venir larguer ici leurs malfaisances. Après 200 ans d’exploitation houillère, les Hauts-de-France sont déjà la première région de production d’électricité éolienne de l’Hexagone. Dunkerque, qui se voit imposer une usine éolienne offshore au large de ses 14 usines SEVESO, vient d’apprendre en outre l’arrivée de la troisième giga-usine pour voitures électriques de la région. La France roule à tombeau ouvert, depuis les rives de la Mer du nord, vers sa « décarbonation ». Mais les métaux rares sont rares. Un rapport ministériel annonce déjà un plan de « sécurisation » de la filière. Oui, ils vont bien rouvrir les mines, et jusque dans les grands fonds marins.

JPEG - 791 ko

La semaine a débuté à Lens avec le « Conseil compétitivité » des 26 ministres européens de l’Industrie : « L’Europe de l’industrie se réunit à Lens pour être transformée, déclare la secrétaire d’État Agnès Pannier-Runacher. L’idée est de faire venir les ministres sur des sujets nouveaux, et d’actualité, comme la décarbonation de l’industrie [1]. » Yannick Jadot embraye le soir-même avec sa « Tournée des possibles », à Lille, « sur une terre de combats, une terre de réindustrialisation », qui doit voir accélérée la transition écologique. L’interview d’Emmanuel Macron dans La Voix du nord au même moment met un terme au suspense : une troisième « giga-factory » de composants de voitures électriques ouvrira bien à Dunkerque, et la région est déjà rebaptisée « La Vallée européenne de la batterie électrique » [2]. Le président verse dès le lendemain, à Liévin, sa larme présidentielle en mémoire des 42 mineurs de la Fosse n°3 tués lors de l’accident de 1974. Tout juste Marine Le Pen parvient-elle à s’intercaler à Bruay-la-Buissière, dénonçant les promesses présidentielles, et les « emplois industriels supprimés depuis qu’Emmanuel Macron a été ministre de l’Économie [3] ». Zemmour clôture cette semaine pénible samedi 5 février par un meeting à Lille. Il était déjà à Calais il y a deux semaines, discourant face à la mer, le regard porté vers le Brexit, contre les « technocrates européens », mais pour de plus subtiles « coopérations industrielles » dans le nucléaire, le spatial et les nouvelles technologies. Comment sauver la « France éternelle » en la défigurant du nord au midi – mais avec des technocrates bien de chez nous, diplômés de Sciences Po (comme Zemmour), et de l’ENA (comme sa directrice de campagne).

Que d’attention portée à notre avenir, par des candidats et ministres débarqués avec leurs projets industriels sous le bras. On y a droit tous les cinq ans – remember le « Plan Marshall de la réindustrialisation » de Macron en 2017. Le président revient cette année, avec à son catalogue, trois usines de batteries. Mais derrière les mots-clés de « Souveraineté » et de « Transition écologique » se cache le pillage des métaux rares partout sous Terre. Voilà pourquoi reviennent depuis quelques semaines les bruits d’ouverture de mines en France et d’exploration des grands fonds marins.

La rapacité de la transition « écologique »

En plus des deux « giga-usines » de batteries en construction à Douai (Renault) et Douvrin (PSA-Total), l’entreprise grenobloise Verkor (avec un K comme Konnard), spécialisée dans les cellules de batteries, se posera donc dans le port de Dunkerque en 2025. Ses 5 000 emplois directs et indirects s’ajouteront aux 45 000 qui font déjà des Hauts-de-France la première région automobile [4].

Voyons les quantités de minerais qu’il faut acheminer dans le nord, nécessaires à ladite « transition ». Pour construire une Renault électrique Zoe, c’est-à-dire une « petite » bagnole, il faut 7 kg de lithium, 11 kg de cobalt et 11 kg de manganèse, et 34 kg de nickel. Renault prévoit d’équiper 500 000 voitures électriques par an d’ici 2025, et PSA, à terme, à peu près autant. Soit un million de véhicules électriques produits tous les ans dans la région. Renart a pris sa calculette. Il faudra transporter jusqu’ici 7 000 tonnes de lithium, 11 000 tonnes de cobalt et encore 11 000 de manganèse, et 34 000 tonnes de nickel. Soit 63 000 tonnes de minerai par an. Soit 18 000 camions sur les routes – par an. Soit 50 camions par jour en comptant les dimanches et les jours fériés. Et ce n’est qu’un début.

La demande de nickel va tripler d’ici 2030, celle du lithium quadrupler, et la production de cobalt sera multipliée par vingt d’ici 2040. D’après les calculs de l’Agence Internationale de l’Énergie, « les mines existantes ou en projet ne représentent que la moitié des besoins futurs [en cobalt]. Même chose pour le lithium [5]. » On sait donc d’ores et déjà que les bagnolistes n’auront pas assez de minerais pour assurer leur « transition ».

Aussi, les deux tiers du cobalt nécessaire à nos voitures si propres et à l’industrie numérique si intelligente, sont-ils extraits des entrailles de la République démocratique du Congo – par des enfants notamment. Quant au lithium, les sous-sols australiens disposent de la moitié des ressources du globe. Au total, la Chine contrôle entre 40 % et 60 % des filières de métaux, et jusqu’à 90 % des « terres rares ». La transition énergétique, c’est la guerre des métaux.

Nos technocrates à la manœuvre

Pour assouvir au plus vite la voracité de l’industrie automobile, les deux copines inséparables des ministères de la Transition écologique et de l’Économie, Barbara Pompili (Science Po Lille) et Agnès Pannier-Runacher (ENA-HEC) ont commandé un rapport sur la « sécurisation et l’approvisionnement en matières premières minérales » à Philippe Varin (X-Mines), ancien dirigeant de Péchiney, PSA, EDF, Areva-Orano, mais aussi de l’équipementier automobile Faurecia. Où justement officiait Pannier-Runacher avant d’être promue ministre. Voilà qui mène la transition.

JPEG - 54.5 ko

Varin, Pompili, Pannier-Runacher et le Projet d’ouverture de mines

Le rapport est tombé le 10 janvier, mais pas dans le domaine public. On n’en connaît que les « grandes lignes ». Une « plateforme industrielle » à Dunkerque, judicieusement située sur le détroit de la Manche, et à deux encablures des usines de batteries et des éoliennes de Mer du nord, serait chargée de recevoir les matières premières extraites de toutes les veines de la planète, de raffiner le minerai, et de fabriquer les cathodes au lithium. L’État prévoit aussi un « Observatoire des métaux critiques » qui, entre autres, définira un label « Mine responsable ». Nul doute qu’il ne se compose des mêmes contributeurs du Rapport non publié, sur qui l’on peut compter pour « responsabiliser la filière » : les industriels de l’automobile électrique, les scientifiques du Bureau de Recherche Géologique et Minière (BRGM), ceux du Centre National de Recherche Scientifique (CNRS), et du Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA).

Question approvisionnement en minerais, le Plan « France Relance » avait déjà déboursé 110 millions d’euros en 2021. Matignon promet aujourd’hui 500 millions supplémentaires dans des projets de « production de métaux primaires », c’est-à-dire d’extraction, et éventuellement de « recyclage ». Des projets d’extraction ? Mais où ?

Vers les grands fonds et au delà

La bien nommée Ministre de la Transition écologique, venue d’Amiens et d’EELV avant de monter dans le train « En Marche », nous a déjà promis qu’en matière d’approvisionnement, elle ne va « rien s’interdire [6] ». Il en irait de notre « souveraineté ». Pourquoi pas, donc, l’ouverture en France de nouvelles mines. Que les mineurs de Liévin ne se retournent pas dans leur tombe, celles-ci seront « beaucoup plus respectueuses de l’environnement que ce qui se passe ailleurs dans le monde. » Et frappées du tampon « Mine responsable », délivré par les fonctionnaires de l’Observatoire des métaux critiques. Le BRGM, après avoir déjà salopé tant de paysages, a déjà recensé 41 sites potentiels d’extraction du lithium en France, principalement sous le Massif central et le Massif armoricain [7].

Et les autres métaux ? Les ministères et leurs bureaux d’études élaborent déjà leurs Plans. La France, grâce à ses DOM-TOM (et à Jean-Luc Mélenchon), dispose du deuxième domaine maritime mondial. De quoi faire saliver les chercheurs en « nodules polymétalliques » si précieux pour la transition « écologique ». Parait-il que les fonds polynésiens en regorgent, où les explorations ont débuté dans les années 1970, déjà sous la direction du CEA – qui supervisait en même temps les essais nucléaires. Aujourd’hui encore, l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer (l’IFREMER), sis à Boulogne-sur-mer dans le Pas-de-Calais, recherche les métaux rares dans le Pacifique nord et au large de l’Atlantique, à 3 400m de profondeur [8].

Brest recevra à partir du 9 février le « One Ocean Summit », à l’invitation d’Emmanuel Macron, de l’ONU, et de la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen, instigatrice du « Green New Deal ». Trois jours d’ateliers inciteront chefs d’État et d’entreprises à « relever le niveau d’ambition de la communauté internationale sur les sujets maritimes [9]. » Les termes d’« exploration », de « préservation », et d’amélioration des « connaissances scientifiques » des grands fonds marins, annoncent déjà clairement leurs desseins néfastes [10]. Demain s’il le faut, les pillards de la nouvelle industrie iront dans l’espace.

En attendant, nous voyons défiler les candidats à la gestion du pillage, tous plus pressés d’aller plus vite et plus profond que le préposé précédent. Et nous n’espérons, du fond des mines, qu’un seul grand cri : qu’ils dégagent tous !

Notes

[1La Voix du nord, 29 janvier 2022.

[2La Voix du nord, 1er février 2022.

[3France 24, 2 février 2022.

[4La Voix du nord, 3 février 2022.

[5Le Monde, 14 juin 2021.

[6AFP, 3 décembre 2021.

[7Ressources métropolitaines en lithium et analyse du potentiel par méthodes de prédictivité, Rapport du BRGM, décembre 2018.

[10« Brest contre le One Ocean Summit », Lundi matin, 31 janvier 2022.