Art-machine pour monde-machine

mercredi 25 novembre 2020

Faut-il sauver la culture ?
Faut-il sauver les professionnels du secteur de la culture ?
Faut-il sauver la culture des professionnels du secteur ?

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L’année 2020 se termine alors que 1) les salles de spectacle sont fermées, et 2) le plus illustre chansonnier lillois Alexandre Desrousseaux n’aura reçu aucun hommage pour le bicentenaire de sa naissance. Les professionnels de la culture ont préféré débourser quatre millions d’euros pour exposer des designers comme Philippe Starck. Fermés ou non, les salles et lieux d’exposition n’avaient de toute façon rien prévu pour Desrousseaux. Chacun programme ce qu’il veut, rien n’interdit de noter la disparition de l’auteur de Min p’tit quinquin.

Les Flandres, la Picardie, ce sont des langues et dialectes (le Boulonnais, l’Amiénois, le Tourquennio, etc), des carnavals disparus comme à Lille, des jeux d’adresse et de boules remplacés par le foot, des harmonies, des marionnettes, des chansons, des majorettes, des contes et légendes, une colombophilie, une gastronomie, une culture paysanne du « courtil », et puis une braderie aussi, de plus en plus resserrée sur les quartiers du Centre et du Vieux-Lille.
Lille fut capitale européenne de la culture en 2004, capitale mondiale du design en 2020, mais tout le monde ici sait qu’en vérité, Lille est la capitale intergalactique des moules-frites, du pâté à la bière, du poulet au Maroilles, et des gens qui parlent fort avec leurs blagues de fesses et de beuverie. Mais chut... les « chargés de prod’ » n’en savent rien. Il n’en est pas question dans les U.V. de « médiation culturelle ». Et c’est peut-être mieux comme ça finalement.

La culture populaire est vraiment vulgaire pour les professionnels de la culture et leur ministère de tutelle qui préfèrent « déconstruire » dans toutes sortes d’expérimentations liant Art, Science et Technologie, jusqu’à mettre en scène les dernières idées postmodernes et transhumanistes. Dans l’article qui suit, récemment publié par la revue Écologie & Politique, vous retrouverez des hommes-machines (comme Dorothée Smith venue du Fresnoy) et des spectacles-machine (ceux de Christophe Rauck, Julien Gosselin et Tiphaine Raffier présentés au Théâtre du nord) livrant un imaginaire au service du monde-machine (celui d’Euratechnologies). Ce sont juste quelques exemples tirés de la métropole lilloise, mais n’importe qui peut faire la même chose chez lui.

Ce que l’on perd avec la multiplication des écrans, des sons électroniques, et des installations numériques, c’est le côté vivant du « spectacle vivant ». En 1988, deux ans après Tchernobyl, la surréaliste Annie Le Brun trouvait l’air tout aussi irrespirable au sens propre qu’au figuré. Elle lançait un Appel d’air à celles et ceux qui auraient encore « des matins plein les poches » (réed. Verdier, après Fukushima, 2011) :

« Je me flatte de n’avoir aucun goût et surtout pas celui de me laisser divertir par le spectacle d’une culture qui, pour la première fois, et au mépris d’elle-même, trouve son sens à s’abaisser devant le réel.
Je doute même qu’il y ait jamais eu plus étroite collaboration entre artistes, universitaires, industriels, scientifiques, promoteurs et politiciens, pour en finir avec ce no man’s land entre réalité et langage grâce auquel, depuis toujours, la pensée déjoue le réel et son emprise sur l’être tout entier. De cet espace incontrôlable, où se crée organiquement le lien entre l’imaginaire et la liberté, nous sont venues et peuvent encore nous venir nos plus fortes chances de conjurer le désagrément d’exister. Ce qu’on appelle la poésie n’a pas d’autre justification. Elle est cette fulgurante précarité, à même de faire rempart, certains jours, contre l’inacceptable et, parfois, d’en détourner le cours. Il suffit pourtant qu’elle cesse d’être cet éclair dans la nuit, pour devenir clarté installée en mensonge esthétique où les mots comme les formes s’organisent en figures interchangeables dont l’unique fonction se réduit, en fin de compte, à divertir.
Les exemples en sont aujourd’hui si nombreux qu’on pourrait croire à une entreprise délibérée. »

En voici quelques exemples relevés à Lille pour l’inauguration du festival Elnorpadcado organisé contre Eldorado en 2019, et sa culture de et pour promoteurs immobiliers et startuppers : Art-machine pour monde-machine.

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